L’utopie des énergies renouvelables est en train de se briser sur le mur du réel…

Un article de fond un peu long mais intéressant…

Bonne lecture …

Décryptages » Dérèglement climatique : pourquoi l’irrationalité de nombre de militants de l’environnement aggrave le problème Environnement 31 août 2019 © GEORGES GOBET / AFP

Cette bulle qui éclate

Dérèglement climatique : pourquoi l’irrationalité de nombre de militants de l’environnement aggrave le problème

Entretien exclusif avec le militant écologiste américain Michael Shellenberger, cosignataire du manifeste pour l’éco-modernisme. Il nous explique pourquoi l’utopie des énergies renouvelables est en train de se briser sur le mur du réel Ajouter au classeurLecture Zen 20 28 73 Avec Michael Shellenberger

Atlantico : Vous parliez dans les médias américains ces derniers jours de l’éclatement de la bulle des énergies renouvelables. Pouvez-vous expliquer les raisons pour lesquelles vous soutenez que cette bulle est en train d’éclater ? Quels en sont les signes ?

Michael Shellenberger : Le principal événement sur les énergies renouvelables a lieu en Allemagne. En Allemagne, en termes de subventions aux énergies renouvelables, il se passe vraiment trois choses importantes. La première, c’est que ces subventions disparaissent purement et simplement. En fait, elles disparaissent depuis quelques années maintenant. Il n’y a tout simplement pas d’avenir pour l’éolien en particulier, mais aussi pour d’autres énergies renouvelables en général. La deuxième question, qui est peut-être plus importante, c’est l’opposition locale et écologiste à la fois aux parcs éoliens et aux lignes à haute tension. Un article du Deutsche Spiegel en parle longuement. Des écologistes qui défendent les oiseaux et des communautés locales se sont rapprochées parce qu’elles ne veulent pas des parcs éoliens et des lignes à haute tension, et utilisent la défense des animaux, en l’occurrence de certains oiseaux, pour intenter des poursuites judiciaires et bloquer les projets. Et puis le troisième élément est la récession dans laquelle l’Allemagne est sur le point d’entrer, comme probablement le reste du monde. L’Allemagne est différente de ce point de vue des Etats-Unis : quand les Etats-Unis sont en récession, nous dépensons de l’argent. C’est pourquoi la récession pourrait être bonne concernant les subventions aux énergies renouvelables aux États-Unis, surtout si un démocrate devient Président ; alors que la récession est mauvaise en Allemagne parce que la réponse des Allemands aux récessions est l’austérité fiscale. Il est encore moins probable que de nouvelles subventions soient accordées aux énergies renouvelables.

Dans le cas de l’Allemagne, pensez-vous que le gaz ou le charbon continueront à recevoir des subventions en cette période de récession ?

Je ne sais pas dans quelle mesure les Allemands pourraient subventionner le charbon ou le gaz plus qu’ils ne le font déjà. Dans une certaine mesure, ils vont peut-être devoir le faire parce qu’un des effets du solaire et de l’éolien est qu’elles font baisser les prix de gros, ce qui rend l’exploitation même des centrales à combustibles fossiles non rentables, donc il faut davantage les subventionner. C’est ce qui se passe en Californie aussi. Il se peut que les Allemands aient donc besoin de subventionner leurs centrales à combustibles fossiles simplement pour maintenir la fiabilité du réseau électrique. 
 
L’industrie éolienne vient de s’effondrer en Allemagne : 23 000 emplois ont été perdus ; 15 000 mégawatts d’énergie éolienne ont été vendus aux enchères et achetés, mais ne peuvent pas être acheminées parce que les parcs n’ont pas été construits en raison de l’opposition locale. Les Allemands ne peuvent pas construire les lignes à haute tension dont ils ont besoin du Nord plutôt venteux vers le Sud pour répondre à la forte demande énergétique industrielle. 
 
Toutes ces conséquences découlent des limites physiques sous-jacentes des énergies renouvelables peu fiables, en particulier l’énergie solaire et l’énergie éolienne, après que nous ayons déjà atteint d’autres limites pour d’autres renouvelables, à savoir l’hydroélectricité. L’Allemagne pourrait potentiellement augmenter la biomasse, mais la plupart des écologistes, y compris Greenpeace, sont maintenant contre la biomasse. À ce stade, nous avons essentiellement atteint les limites physiques des énergies renouvelables. 

Tous les grands médias allemands font aujourd’hui un reportage sur le sujet, mais la plupart d’entre eux continuent à prétendre que les énergies renouvelables peuvent fonctionner : c’est parce qu’ils ne veulent pas aller trop loin pour leurs lecteurs… Le meilleur journaliste en Allemagne est Daniel Wessel. Si vous lisez son dernier article, il décrit essentiellement la fin des énergies renouvelables. 

Comment les énergies renouvelables ont-elles été financées dans le monde ? D’une manière générale, qui a payé ou qui paiera les conséquences de cette bulle ?

Sur le plan financier, ce sont évidemment les développeurs d’énergies renouvelables qui en souffriront d’abord et le plus. Les banques finissent toujours par s’en sortir… Et bien sûr, les grands perdants sont les contribuables et les consommateurs. Tout ce que vous devez savoir sur l’énergie et l’environnement, vous pouvez l’apprendre de l’Allemagne et de la France. La France dépense un peu plus de la moitié de ce que dépense l’Allemagne pour son électricité, et l’électricité française produit l’équivalent d’un dixième des émissions de carbone de l’électricité allemande. L’Allemagne aura dépensé 580 milliards d’euros d’ici 2029 pour rendre l’électricité 50% plus chère sans réduire significativement ses émissions de carbone. Et les gens disent : dans quelle mesure est-ce dû aux énergies renouvelables et dans quelle mesure est-ce dû à l’abandon progressif du nucléaire ? La réponse est : les deux. Il est difficile de séparer les deux choses : on ne peut vraiment pas le faire. Il est difficile de dire pourquoi les coûts augmentent. Nous avons un problème semblable en Californie où, au cours de la dernière décennie, les prix de l’électricité ont augmenté sept fois plus que dans le reste des États-Unis, ce qui est un énorme chiffre. C’est clairement à la fois à cause de toutes les énergies renouvelables que nous avons utilisées et aussi parce que nous avons fermé nos centrales nucléaires. 

Comment expliquez-vous qu’il y ait eu un tel aveuglement politique sur la rentabilité des énergies renouvelables et sur leurs impacts environnementaux ?

Cela peut s’expliquer presque à 100% par le recours à l’erreur qu’est « l’appel de la nature » (ndlr. appeal to nature fallacy en anglais : l’appeal to nature est l’idée qui consiste à dire qu’une chose est bonne parce qu’elle est naturelle). Cette erreur est la même idée qui explique que lorsque vous allez au supermarché, si le produit est marqué comme naturel, vous pensez que c’est mieux pour l’environnement, vous pensez que c’est plus sain. Les énergies renouvelables ont été commercialisées comme étant bonnes pour l’environnement. C’est parce que certains pensent que les parcs solaires et éoliens industriels sont plus naturels que la séparation des atomes d’uranium qu’ils les défendent. C’est évidemment ridicule parce qu’il s’agit dans les deux cas d’énormes quantités d’exploitation minière et que les énergies renouvelables ont des impacts beaucoup plus importants sur l’environnement naturel. Les parcs solaires et éoliens nécessitent 450 à 750 fois plus de place que les parcs nucléaires. L’impact des parcs solaires et éoliens sur l’environnement naturel est trois ordres de grandeur supérieurs à celui du nucléaire, mais nous pensons qu’il est plus naturel parce que nous pensons que la lumière du soleil et le vent sont naturels alors que l’uranium provient du monde souterrain et du diable… Même si vous soulignez que les éoliennes et les parcs solaires utilisent des terres rares et des métaux lourds, l’erreur est si puissante qu’il est impossible de la briser. 
 
Il est également à noter que le désir d’harmonisation avec la nature est plus fort dans les sociétés sécularisées. Ce que nous constatons, c’est que les personnes les plus sensibles à l’erreur qu’est « l’appel de la nature » sont celles qui ne croient pas aux dieux et au Dieu judéo-chrétien en particulier. Ils sont à la recherche d’un substitut plus puissant, et ce substitut plus puissant est la nature. Qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ? Il n’y a rien d’autre. Une fois qu’on pose que Dieu est mort, la nature est le seul nouveau dieu possible. 
 
Cela se heurte à des limites parce que ce qui s’est passé, c’est qu’il était facile de croire que les énergies renouvelables étaient une sorte de salut jusqu’à ce que nous commencions à les utiliser en grande quantité. Dès qu’on commence à les utiliser en grande quantité, les impacts environnementaux sont si importants, les impacts sur les oiseaux, les chauves-souris, les paysages et les communautés sont si massifs, tout en produisant si peu d’énergie comparativement aux combustibles nucléaires ou même fossiles, que nous sommes forcés de sortir de cette sorte d’hypnose, de transe hypnotique que les pays riches en particulier sont en train d’avoir depuis dix ou vingt ans. 

Qui peut être considéré comme responsable d’avoir hypnotisé les pays riches ? 

Je pense que c’est la partie la plus intéressante. Le mot « marketing » donne l’impression qu’il s’agit de quelque chose d’imposé à la technologie, alors que la technologie elle-même inspire la transe hypnotique du public. En d’autres termes, c’est le fait que la technologie des renouvelables utilise le vent et la lumière du soleil qui assure le marketing et le « branding ». Pour autant que je sache, je n’ai pas trouvé d’agence de publicité ou de campagne de relations publiques de grande envergure qui essayaient de convaincre de la légitimité des renouvelables. Elle s’est en quelque sorte vendue d’elle-même, surtout dans les pays où deux choses se produisaient. La première est la sécularisation dans les sociétés qui amène les gens à chercher une alternative à Dieu et à la trouver dans la nature. Deuxièmement, le changement climatique devient le plus grand problème environnemental et l’un des plus grands problèmes dans le monde depuis la fin de la guerre froide. La gauche en particulier a besoin d’apocalypse, et elle en a besoin en partie parce qu’elle est sécularisée, ou laïque, bref parce qu’elle ne croit pas en une religion traditionnelle. Les « laïques » veulent avoir une vie qui ait un sens, ils veulent croire que l’action collective compte, ils ont donc besoin d’une vision apocalyptique et d’une utopie. Le communisme et le marxisme fournissaient les deux éléments. L’apocalypse, c’était la révolution. Et puis, après avoir été discrédité, l’idéologie de gauche est passée du communisme à l’abolition des armes nucléaires, parce que la guerre nucléaire devenait l’apocalypse que cherche la gauche. Après la fin de la guerre froide, la gauche a dû trouver une nouvelle apocalypse et elle a fini par trouver le changement climatique. Le changement climatique, qui est un problème de 300 ans, et non de 30 ou de 12 ans, est devenu ce que la gauche décrit comme un problème millénaire, une sorte de fin apocalyptique du monde prévue pour dans quelques années. Les énergies renouvelables ont fourni la vision utopique pour résoudre cette peur. Le mot apocalypse vient du mot grec qui signifie « découvrir » ou « révéler ». Ce que vous révélez avec une apocalypse, c’est un nouveau monde. Mais le nouveau monde n’est pas un monde communiste comme on l’imaginait, c’est un monde de durabilité, d’énergies renouvelables, de décroissance, d’harmonie avec la nature. Tels étaient les moteurs psychologiques et idéologiques sous-jacents du développement des énergies renouvelables. 

En ce qui concerne les problèmes environnementaux, la désinformation se répand et les réponses de la science sont en quelque sorte négligées. Diriez-vous que c’est le principal problème ? Comment pouvons-nous le résoudre ?

Une partie du problème réside dans le fait que nombre des plus importants défenseurs religieux ou idéologiques des renouvelables ont été et sont des scientifiques. Dans de nombreux pays, vous voyez que les climatologues sont en fait des leaders religieux qui prônent les énergies renouvelables (le GIEC préconise les énergies renouvelables). Ces scientifiques défendaient les énergies renouvelables auprès de la gauche bien avant d’être préoccupés par le changement climatique, parce qu’ils les considéraient comme une alternative à l’énergie nucléaire. Les énergies renouvelables sont devenues populaires dans les années 70 comme alternative à l’énergie nucléaire. Ce n’est que dans les années 1990 et au début des années 2000 qu’elles sont devenues populaires comme alternative aux combustibles fossiles. La science n’a pas réussi à contrer la religion des énergies renouvelables. Ce qui s’oppose à la religion des énergies renouvelables, ce ne sont que les mauvaises technologies et la mauvaise physique qui ont amené l’électricité à être plus chère sans réduire les émissions de carbone. 

Pourquoi les scientifiques ont-ils défendu cette utopie ? 

En fait, c’est logique, car les scientifiques sont les personnes les plus « laïques » de la société. Le désir de croire en une alternative de puissance supérieure était très fort dans la communauté scientifique. Cela remonte à la création de la bombe nucléaire. En 1945, lorsque les États-Unis ont testé la première arme nucléaire, le scientifique qui a inventé la bombe, Robert Oppenheimer a récité un passage de la Bhagavad Gita et vous voyez en lui un effort pour trouver un cadre religieux alternatif pour aider l’humanité à faire face à cette menace apocalyptique des armes nucléaires. Il n’en a pas fourni, mais la nouvelle gauche a créé le nouveau Dieu de la nature à partir des années 60.

Comment est-ce que cette utopie va évoluer selon vous ?

Ce qui est intéressant, c’est ce qui se passe avec la montée du nationalisme. Le nationalisme est une religion différente, c’est la religion de l’État-nation. Parfois, elle est aussi mariée à une religion traditionnelle, en particulier aux États-Unis. Avec les nationalistes, vous constatez un soutien beaucoup plus fort pour l’énergie nucléaire et un soutien beaucoup plus faible pour les énergies renouvelables. Il y a ici une grande question pour la France. Les États-Unis possèdent plus de réacteurs nucléaires que la France, mais la France tire une plus grande part de son électricité du nucléaire et possède de nombreux avantages par rapport aux États-Unis en matière nucléaire. Vous avez une seule société centralisée, EDF, et aussi Framatome. Et fondamentalement, ces deux sociétés contrôlées par l’État sont capables de construire des centrales nucléaires à l’étranger, de les construire chez elles, et peuvent faire contrepoids à la Russie et à la Chine, comme les États-Unis ne l’ont jamais fait et comme ils ne pourraient jamais être capables de le faire. Il a été très intéressant de voir Macron, d’une part, se retrouver entre deux factions, l’une étant la gauche « religieuse renouvelable verte » et le centre-gauche pro-nucléaire (dans toute l’Europe, le centre-gauche traditionnel et le centre-droit ont été remplacés par des nationalistes à droite et des verts à gauche), et d’autre part, avoir des problèmes avec les Gilets Jaunes qui a été un mouvement religieux anti-vert et anti-renouvelables nationaliste. Je pense qu’il serait très favorable au maintien de centrales nucléaires à bas coût en France et même à leur extension. La France devient donc très intéressante. En Allemagne, on voit ce qui va se passer. La question en Allemagne est la suivante : alors que la crise des énergies renouvelables s’aggrave pour l’Allemagne, les Allemands envisagent-ils même de retarder la fermeture des centrales nucléaires ? Si les énergies renouvelables diminuent en Allemagne, le pouvoir des lobbies des énergies renouvelables sera affaibli en France. Donc quoi qu’il en soit, si Macron ou Le Pen sont élus en 2022, la France finira par faire moins d’énergies renouvelables et aura un soutien politique plus fort pour le nucléaire. 

Propos recueillis par Augustin Doutreluingne.

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Mots-clés :écologie, bulle, éoliennes, nucléaire, climat, changement climatique

Thématiques : Environnement